PROMENADES DANS LES PYRENÉES

CHAPITRE 2 - II

Gavarnie. Le livre des voyageurs. Le vin du pays. Illusion d'optique. Un mot de lord Bute. Le cirque de Gavarnie. La plus haute chute de l'Europe. Ponts de neige. Aventure d'un Anglais. Aspect de la grande cascade. L'Arioste. La légende de Roland. Le Marboré et la Gemmi. Tout est bien qui finit bien. Rencontre d'Espagnols. Retour à Luz.

Nous voici à Gavarnie. C'est un pauvre village d'environ trois cents âmes, qui a appartenu jadis aux templiers, puis aux chevaliers de Malte. Il donne son nom à la gorge que nous venons de quitter, au cirque, à la cascade et au port ou passage qui, de ce côté, conduit en Espagne.

Il n'est encore que dix heures, ce qui prouve que mon coursier a marché lestement, car j'ai déjà fait six lieues depuis Luz. J'avise l'auberge de l'endroit, et j'y fais donner une ration d'avoine à ma bête, qui, pendant la dernière partie du trajet, a manifesté fréquemment des dispositions herbivores. Pendant que l'on me prépare à déjeuner, je passe agréablement le temps à parcourir le livre des voyageurs, où sont consignées les appréciations les plus diverses et les plus disparates. L'esprit et la sottise y sont tour à tour étalés dans le plus pittoresque amalgame. Le dernier venu est un Anglais, qui n'a rien trouvé de mieux à faire que d'écrire son dîner. Ces Anglais sont positifs : en voyage ils mangent, puis ils écrivent ce qu'ils ont mangé. L'avantage de cette littérature gastronomique, c'est qu'ils peuvent s'imaginer avoir dîné deux fois. L'omelette au lard qui me fut servie au bout d'un quart d'heure d'attente ne pouvait guère prétendre à l'honneur de figurer au livre des voyageurs. Quant au vin du pays, en dépit du voisinage de l'Espagne, jamais vinaigre ne me fit tirer d'aussi longues grimaces.

Il est temps de remonter en selle, car il nous reste une bonne lieue à faire pour gagner l'amphithéâtre. Un naturel du pays m'accompagne en qualité de guide. Cet homme est bègue : parle-t-il spontanément, il articule à merveille mais si je viens à lui adresser la parole, il s'embrouille dans ses phrases à perte de vue. Pour comble d'infirmités, le malheureux est affligé d'un goitre, chose assez commune dans les montagnes.

A peine ai-je quitté le village, que je vois apparaître la partie supérieure du cirque : il semble n'être plus qu'à quelques pas de nous, et cependant nous employons une heure entière pour atteindre l'entrée de l'enceinte. Ce fait seul dénote les proportions de son périmètre. On se croit déjà presque au fond de la gorge mais, à mesure que l'on avance, les glaciers semblent s'éloigner et prendre des proportions plus gigantesques encore. Nulle part ailleurs l'illusion n'est si trompeuse : on marche à grands pas, on se hâte, on court, et à chaque pas le but que l'on croyait d'abord si près de soi semble reculer comme pour vous échapper. Cet effet d'immensité a dû faire le désespoir de bien des piétons, à plus forte raison de bien des peintres, et je puis m'étonner de ne pas avoir trouvé autour de moi des débris de palettes et des pinceaux abandonnés.

Nous marchons à travers une plaine dévastée par les inondations du gave à chaque minute, mon cheval passe le torrent à gué en trébuchant contre les pierres qui en encombrent le lit. Ces eaux glaciales, qui, le matin encore, étaient étendues en nappes d'argent sur les épaules blanches du Marboré, sont d'une limpidité qui rivalise avec l'éclat du cristal ou du diamant : parfois elles coulent silencieusement sur la neige, et ont alors des miroitements éblouissants. A l'entrée du cirque on trouve. une misérable cabane. Vu l'état de la saison, elle est encore déserte. Mon guide m'enjoint d'y laisser mon cheval, car les neiges nous attendent à deux pas de nous il attache la bête en plein air à un tronc de sapin j'observe que c'est imprudent mais à quoi bon recommander la prudence à un guide ! On verra plus tard si j'avais raison.

Nous touchons enfin le seuil de l'édifice circulaire, et en posant le pied sur l'arène immense, d'un coup d'oeil je l'embrasse tout entière. La magnifique vision ! En vain j'essayerais de décrire ce que cette apparition a d'inopiné, d'étonnant, de magique, au moment où la scène grandiose se dévoile au regard surpris et fasciné. " La grande, la belle chose, ! s'écriait milord Bute lorsqu'il vint ici pour la première fois. Si j'étais encore au fond de l'Inde, et que je soupçonnasse l'existence de ce due je vois en ce moment, je viendrais sur le champ du fond de l'Inde pour en jouir et l'admirer ! "

Qu'on se figure un cirque mille fois plus colossal que le Colisée de Rome. La nature en fut l'architecte : elle a fait un chef d'oeuvre et l'a légué à l'éternité. L'édifice est à ciel ouvert son pourtour, semi-circulaire, est chargé de gradins gigantesques de granit grisâtre, où brillent au soleil des nappes de neige qui ne fondent jamais. Dix-sept cascades bondissent de gradin en gradin de la cime jusqu'aux glaciers du fond : le vent les fouette et les disperse avant même qu'elles aient touché le sol. La formidable muraille qui entoure l'enceinte se dresse tout d'un jet, avec trois étages d'assises de marbre et un triple front de créneaux taillée à pic, elle élève à plus de 2.000 mètres de sa base son couronnement diapré de champs de neige et à demi perdu dans les nuages. L'hémicycle mesure près d'une lieue de circonférence il tiendrait à l'aise, entre ses parois et sur ses gradins, dix millions d'hommes.

Quand l'imagination essaye de peupler cet amphithéâtre, auprès duquel ceux des Romains ne sont que des jeux d'enfants, elle ne sait quelle scène y placer qui soit digne de la majesté du lieu. L'un, dit M. Cuvillier Fleury, convoquait un peuple, l'autre une armée, Charlemagne ou Napoléon : celui-ci déchaînait dans l'immense hémicycle la danse des morts de Holbein, celui-là y plaçait les assises du jugement dernier.

Voilà le site le plus sublime, le plus effroyablement grand que l'on puisse rêver. Il semble qu'une puissance invisible ait voulu édifier ici une oeuvre destinée à confondre l'orgueil humain. L'imagination la plus féconde ne saurait se représenter ce qu'on a sous les yeux. Ailleurs la nature peut transporter l'âme et la ravir d'enthousiasme : ici elle la saisit, elle la subjugue et l'annihile.

De quelque côté qu'on laisse errer la vue, le roc vous accable de tout le poids de son immensité La hauteur des monts qui vous surplombent varie entre trois et quatre mille mètres (1). Mais pourquoi mesurer par des calculs la grandeur de cette enceinte? Un voyageur ne l'a-t-il pas dit? Sa grandeur c'est Dieu. [Le cirque est plein de cette idée, ajout dans les éditions antérieures]

J'ai contemplé longtemps ce prestigieux tableau, que la poésie et la peinture ont tant de fois essayé de reproduire, et j'ai été surpris non seulement de son imposante étendue, mais encore des formes multiples et de l'art infini que la nature y a déployés. Ces tours arrondies qui se profilent si bien dans le ciel d'Espagne ne sauraient mieux couronner l'immense forteresse. Les gradins curvilignes sont superposés avec tant d'ordre, tant de symétrie, que l'on serait tenté de croire, au premier aspect, que la main des hommes y a appliqué l'aplomb. Le patient travail du temps les a ornés de sculptures prodigieuses, d'arabesques fantastiques, de signes mystérieux : l'âge du monde est lisiblement écrit sur ces murs millénaires, labourés de rides profondes. Si l'on étudie d'un oeil attentif cette gigantesque épopée de granit, on y découvre mille accidents, mille tableaux, mille ébauches d'architecture qui passaient d'abord inaperçus : en sorte qu'on peut dire que la majesté de l'ensemble ne se laisse surpasser que par la variété des détails.

La magnificence de la scène est encore rehaussée par des teintes incomparables, particulières aux hautes montagnes, et que le pinceau ne peut rendre. Cette couleur dorée et transparente , ce reflet céleste, cette lueur diaphane répandue sur tous les objets, tout ici annonce le voisinage des régions éthérées. L'enceinte est remplie d'une lumière blanche, qui semble prendre un corps subtil, et que l'éclat des neiges rend en quelque sorte visible dans sa pure essence.

La grande cascade, qui occupe l'angle gauche du cirque, est la plus haute chute de l'Europe. Je dis la plus haute, et non la plus grande ni la plus forte, car le Rjukand foss (chute fumante), que j'ai vu en Norwège, l'emporte sur la chute de Gavarnie en puissance d'eau : là un lac tout entier, le lac Mjos, se précipite de neuf cents pieds de hauteur dans la vallée de Vestfjorddal pour aller se déverser plus loin dans le lac de Tinn :ici c'est un torrent qui s'élance du sommet du Marboré, rencontre une saillie à mi-chemin, et de là rejaillit dans le cirque après une chute de [douze cent soixante-six pieds, intercalé dans les éditions postérieures] quatre cent vingt-deux mètres.

Cette fois encore, par une illusion d'optique que produisent la transparence de l'air et l'énormité des masses environnantes, cette chute ne me paraît être qu'à un jet de pierre : or il me fallut une heure de marche pour l'atteindre.

Nous attaquâmes les neiges et pénétrâmes plus avant dans l'intérieur de l'enceinte elle est pavée de blocs énormes descendus des sommets de la vieille Pyrène. Il est très facile de reconnaître dans la conformation du sol trois anciens lacs aujourd'hui taris. Les neiges qui revêtent le fond de ces bassins conservent la dureté de la glace sous le soleil du midi.

En arrivant au troisième bassin, nous traversons des ponts de neige sous lesquels rugissent les torrents qui les ont perforés. Ces ponts s'ouvrent tout à coup devant vous comme autant de soupiraux qui vomissent des gaves. Les guides ne manquent pas de vous raconter l'histoire d'un Anglais qui, par curiosité, se laissa choir dans un de ces gouffres et en sortit demi mort " avec la rapidité d'une truite ". C'est toujours aux Anglais qu'arrivent de pareilles aventures.

La pente neigeuse s'incline de plus en plus à mesure que nous approchons de la chute. Celle-ci, qui tantôt nous paraissait peu considérable, prend des proportions colossales : elle fait entendre un bruit semblable au gémissement du vent dans les forêts. Il faut voir de près cette reine des cascades, pour se convaincre qu'elle n'a pas moins de trois fois la hauteur de la flèche de Strasbourg. La plupart des touristes se bornent à la contempler à distance, de l'entrée de l'enceinte : de là elle paraît haute comme la chute de l'Amblève à Coo puis ils tournent le dos au Marboré, un peu désappointés, mais très convaincus qu'ils ont vu Gavarnie (2).

Après une heure de marche, nous avons traversé le cirque dans toute son étendue. Nous sommes au pied de la chute, et nous recevons sa rosée glaciale, qui descend et remonte incessamment en légers nuages. L'oeil peut suivre le cours majestueux de cette rivière d'argent suspendue dans les airs, qui s'échappe, à plus de quatre cents mètres au-dessus de nos têtes, des glaciers de la Frazona. Au commencement de sa course, elle forme une abondante colonne d'eau puis, se brisant plus bas sur des pointes de rochers qu'elle rencontre en son passage, son onde forme une pluie qui voltige au gré du vent. Un sillon de fumée, une écharpe de mousseline qui s'enfle au souffle de l'air, ne sont ni plus gracieux ni plus légers que ce beau voile aérien qui se balance mollement le long du rocher comme un panache de plumes fines. L'eau réduite en poussière s'irise sous les rayons du soleil : on dirait des arcs-en-ciel montant du fond du cirque vers la cime des rochers ce n'est plus une cascade, c'est un torrent d'or liquide mélangé d'émeraudes, de saphirs, de rubis c'est une gerbe de feu où se jouent des milliers d'étincelles, comme les flocons de neige qui tombent du ciel. C'est féerique, c'est éblouissant.

Si j'élève les regards au-dessus de la cascade, j'aperçois les sommets dentelés du Marboré qui se détachent sur le ciel comme les créneaux d'une forteresse : ces formidables remparts, bornes de dix contrées et de deux races, réveillent de grands souvenirs que la poésie a immortalisés. Voilà ces sublimes tours du Marboré, où combattirent autrefois Agrainant, Ferragus, Marsile, contre les preux de Charlemagne ! C'est là, nous dit l'Arioste, que Gradasse et Roger combattirent Atlant ! Voilà le rocher d'où fut précipitée Bradamante, par la rase de Pinabel ! Voilà où s'élevait le château d'acier d'Atlant l'enchanteur ! Voilà la brèche que Roland, blessé et mourant, perça dans la montagne de sa terrible épée Durandal ! Cette histoire est d'une simplicité et d'une grandeur héroïques.

Le traître Ganelon a vendu Roland pour de l'or à l'émir de Saragosse : il lui fait confiér le commandement de l'arrière-garde de l'armée, et lui dresse des pièges dans une vallée. Le valeureux Roland y est attaqué alors il tire sa bonne épée, sa Durandal, " qui si bien taille et tranche les Sarrasins. "

D'après la plupart des historiens, ce fut dans le val de Roncevaux que périt le chevalier Roland. La légende est donc ici en contradiction flagrante avec l'histoire, au moins en ce qui concerne l'endroit où se passa l'événement mais lorsqu'il s'agit de l'indication précise du lieu, je m'en rapporte de préférence à la légende, qui se trompe rarement en ce point, à cause de son caractère local même. (3)

Il faut voir comme il en fait carnage. Les morts s'entassent autour de lui...

Cependant, à bout de forces, il sonne de son olifant. Dans ces longues vallées, le son pénètre et se prolonge. A trente lieues, l'écho le répète encore.

Charlemagne l'entend au fond des défilés. " On livre bataille à nos gens ! s'écrie-t-il. Jamais Roland ne sonne qu'au coeur d'une bataille. " Et Roland continue à sonner il fait de si grands efforts, que le sang jaillit de sa bouche et des veines de son front.

L'empereur donne le signal. Les Français ont tourné bride et chevauchent à grand train. Hélas ! à quoi bon ! Ils sont trop loin, ils n'y peuvent être à temps.

Roland, abandonné à lui-même et blessé, parcourt le champ de bataille, " dolent de la mort de tant de nobles hommes qu'il voyoit, puis s'en alla droict à la voye tirant après Charlemaigne parmi le bois. Tant alla, qu'il vint jusqu'au pied de la montagne de Césarée. " Là il descend de cheval, n'ayant plus la force de se soutenir, et se couche sur le sol, le visage tourné vers l'Espagne. La Chanson de Roland est ici d'une grande beauté. Le héros épuisé tombe comme évanoui. Sa vue devient trouble il sent que la mort va le saisir. Il prend une dernière fois sa vaillante épée Durandal, et la regarde avec la tendresse d'un amant. Quel deuil de la laisser aux païens ! Il essaye de la briser sur la roche voisine il frappe dix coups mais l'acier grince et ne se rompt pas, et le roc se divise en deux parts. Alors il met encore l'olifant à ses lèvres, " et tant s'esforça de souffler, qu'il se rompit les nerfs et veines du col. " Son frère Baudouin l'entend et accourt. Roland, près d'expirer, demande à boire. Baudouin " en grand peine se mist d'en chercher mais trouver n'en peust, et quand il retourna à luy, il le trouva prenant mort. Il bénist l'âme de luy ; son cor, son cheval et son espée print, et s'en alla droict à l’ost de Charlemaigne... Ce jour mesme avant la bataille s'estoit le bon Roland confessé et receu le corps de JésusChrist, ainsi que de coutume estoit lori aux vaillants batailleurs. "

Je repassais dans mon esprit tous ces souvenirs et c'était avec une émotion profonde que je foulais cette terre sacrée, illustrée par tant de héros, cette terre que chanta le poète de Reggio lorsqu'il en fit le théâtre de ses [charmantes, selon les éditions] fictions. A de gigantesques exploits il fallait une scène gigantesque.

Mon guide m'arracha à mes méditations pour m'avertir qu'il était temps d'aller retrouver mon cheval. Je jetai un dernier regard sur le cirque de Gavarnie, emportant un souvenir ineffaçable de ces murailles qui touchent le ciel, de ces glaciers qui scintillent sur les gradins, de ces cascades floconneuses qui s'éparpillent comme de blanches crinières, de toutes ces magnificences enfin qui n'ont pas leur pareille au monde. Je parle sans emphase, car l'on chercherait en vain ailleurs un site semblable. Ni dans les Alpes suisses, ni dans les Alpes scandinaves, si fécondes en grandes scènes, je n'ai rien vu qui puisse rivaliser avec le cirque de Gavarnie. Ramond lui a comparé la paroi verticale et semi-circulaire de la Gemmi, dans le petit bassin de Louëche en Valais mais ce n'est là qu'une pâle miniature du Marboré, où l'on ne retrouve point cette superbe, cette majestueuse décoration de gradins, de cascades, de neiges éternelles.

Quand nous eûmes franchi l'arène, nous aperçûmes, de loin le sapin où nous avions laissé le cheval : je cherchais celui-ci des yeux sans pouvoir le découvrir. Un moment je crus être le jouet d'une nouvelle illusion d'optique mais en m'approchant je vis bien que, si le sapin était resté en place, le cheval avait jugé bon de prendre la clef des champs. Comme il arrive d'ordinaire en pareille circonstance, on rejette sur autrui la faute de l'accident. Mon guide, qui avait attaché la bête, essuya un feu roulant de récriminations : le pauvre homme, sans chercher à se disculper, partit comme un trait, se mit à courir à toutes jambes, et disparut enfin derrière un rocher qui s'avançait en promontoire, me laissant livré à mes perplexités. Au bout d'une demi-heure, je fus agréablement surpris de voir venir à moi d'un air triomphant un cavalier lancé à toute bride. Le brave homme avait retrouvé la bête égarée dans un pré, broutant l'herbe tendre en aimable compagnie de mulets qui paissaient en liberté. Je remontai en selle, et nous rentrâmes à Gavarnie.

Cirque de Gavarnie

Cirque de Gavarnie

Je ne quittai point le village sans me faire montrer l'église, où sont rangés sur une poutre les treize crânes poudreux des templiers qui fuient décapités à Gavarnie en 1314, pendant que Jacques Molay et Guy mouraient à Paris sur les bûchers, par ordre de Philippe le Bel. Au cimetière, je vis la tombe de deux jeunes gens qui, le 26 août 1837, s'aventurèrent sans guide sur les hauteurs du Vignemale et y périrent de froid. Aujourd'hui ces victimes des hommes et des éléments sont ensevelies dans le même silence et dans le même oubli.

Luz

Luz

Note : les deux illustrations ci-dessus sont extraites de l'édition de 1872.

Je me remis en route pour gagner Luz le soir même. Je revis le Chaos, et rencontrai sur ce chemin solitaire une troupe d'Espagnols, au teint basané, à la chevelure noire et épaisse, sans doute des descendants des fameux miquelets de l'Aragon ; ils portaient un costume original et pittoresque : un chapeau de feutre à large bord, gilet et veste de velours, sandales et culottes courtes, et certes ils n'eussent pas fait mauvaise mine dans les Brigands d'Offenbach. L'un d'eux, s'étant aperçu que je portais une gourde, s'avança vers moi, et, m'adressant la parole en bon castillan, me demanda à boire. Je lui offris ma gourde sans défiance. Seul et désarmé, que pouvais-je craindre de la loyauté espagnole ? Quand mon hidalgo eut bu quelques gorgées, les autres regardant faire, je fus salué par la troupe du sacramentel : Vaya Usted con Dios, et chacun poursuivit son chemin.

Il y a des routes que l'on refait volontiers deux fois. La gorge de Gavarnie est un de ces lieux privilégiés. J'y trouvai des aspects nouveaux qui m'avaient échappé d'abord. Le matin j'avais parcouru ce défilé par un soleil splendide, et je le revis sous un ciel sombre et nuageux qui rehaussait encore la sauvagerie du site. Les nuages grandissaient en quelque sorte les rochers et en complétaient l'architecture.

L'air était chargé d'électricité, et lorsque j'arrivai au pas de l'Échelle, un violent coup de tonnerre éclata dans la montagne mon cheval, effrayé, fit un écart du côté de l'abîme et faillit s'y précipiter avec moi : je sentis mon sang se figer dans mes veines, et ce ne fut que longtemps après que je recouvrai l'usage de la respiration. Dès ce moment je pris la précaution de mettre pied à terre aux endroits périlleux, car je ne me souciais guère de suivre l'exemple de cet imprudent jeune homme qui, il y a quelques années, trouva la mort au pas de l'Échelle pour avoir voulu mettre là son cheval au galop.

Quatre heures après avoir quitté Gavarnie, je retrouvai ma favorite vallée de Luz : il fallait voir comme elle étalait gentiment, au soleil couchant, sa fraîche mosaïque de cultures diverses, de ruisseaux, de chalets, son vieux château en ruine de Sainte-Marie, et ses riants villages étagés dans l'ombre sur le penchant des monts.

Il était nuit quand je rentrai à Luz, brisé de fatigue, comme on a le droit de l'être après une course de plus de quatorze lieue.

 

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1- Le casque du Marboré, près de la Brèche de Roland, a 3.006 m. de hauteur La Tour du Marboré, 3018 le Taillon, 3.146 Le Pic du Marboré, 3.253 le Cylindre, 3.327 le Mont Perdu, 3.351.

 

2- " Malgré leur immense réputation, dit M. Lequeutre, les cirques sont peu connus, même le cirque de Gavarnie. Cette dernière assertion semblera paradoxale elle n'est que vraie. On vient beaucoup, en partie de plaisir, à Gavarnie on y reste deux à trois heures, pendant lesquelles il faut déjeuner. Les intrépides vont jusqu'au seuil du cirque, ou même jusqu'au pont de neige puis ils partent, croyant connaître le cirque de Gavarnie. C'est là, je crois, une erreur. C'est seulement après avoir séjourné dans le pays, après avoir vu le cirque à toute heure du jour, au coucher du soleil, au lever de la lune, après l'avoir examiné de la terrasse du Coumélie, de la montée des Entortes ou de Bareilles et des Sarradets, après avoir visité les autres grands cirques, que l'on peut emporter avec soi une impression vraie et personnelle de cette merveille. " (Annuaire du Club alpin français, première année (1874. Sept jours d'excursions pédestres autour de Gavarnie.)

3- Note de Tralalou : Ce dernier paragraphe est une note de bas de page dans l'édition de 1872. Cette note complète la phrase "Voilà la brèche que Roland, blessé et mourant, perça dans la montagne de sa terrible épée Durandal !" , située deux paragraphes plus haut.